Le médicament Médiator, un problème de santé publique
Le Médiator (laboratoires Servier) , réservé à l'origine aux diabétiques en surcharge pondérale puis prescrit aux patients désireux de perdre du poids, a été retiré du marché fin 2009. Il serait responsable de 500 à 1.000 décès en France, selon Le Figaro. Cette estimation ressortirait d'une étude confidentielle de la Caisse nationale de l'assurance-maladie. Explications de Gérard Bapt, cardiologue, député PS et rapporteur spécial de la mission santé pour la commission des Finances
Le Point.fr : Pouvez-vous nous faire un bref rappel historique ?
Gérard Bapt: L'histoire du Médiator est très ancienne. Dès 1997, les médicaments de cette famille - les "fenfluramines" - ont été rendus responsables aux États-Unis de problèmes au niveau des valves cardiaques et d'hypertensions artérielles pulmonaires. C'est pourquoi ils y ont été définitivement proscrits, ainsi que dans de nombreux pays d'Europe. Près de 4 milliards de dollars d'indemnisation ont d'ailleurs été obtenus par class action (action judiciaire collective, ndlr). En France, aucun cas de valvulopathie n'est alors rapporté. Néanmoins, c'est le 30 novembre 2009 que ce médicament est retiré du marché français. Remboursées à 65 %, les 140 millions de boîtes vendues plus de 5 euros auront coûté près de 500 millions d'euros à l'Assurance-maladie.
Pourquoi attendre novembre 2009 pour retirer ce médicament malgré un certain nombre d'alertes, alors que, dans des pays voisins européens, il avait déjà été retiré ?
Le fait qu'il appartienne à un laboratoire français a sans doute joué.
Mais l'augmentation du nombre de décès liés à ce traitement n'est pas prouvée...
Il est vrai que tout est parti, en France, de l'extrapolation du travail d'un étudiant cité dans le livre écrit par le Dr Irène Frachon, pneumologue au CHU de Brest (paru en juin). C'est à partir de là que l'Afssaps (agence du médicament) a demandé à la Caisse d'assurance-maladie une étude beaucoup plus large, dans un premier temps dans le but d'infirmer les chiffres de 500 à 1.000 morts auxquels elle ne croyait pas. La Cnam a rendu ce travail le 28 septembre, mais elle n'a toujours pas voulu me le communiquer, me renvoyant vers l'Afssaps, qui ne m'a toujours pas répondu.
Une augmentation du nombre de problèmes de valves cardiaques se traduit-elle immédiatement par un nombre accru de morts ?
Non, mais la chirurgie de valvulopathies entraîne un certain nombre de décès. Cela dépend beaucoup de l'état des patients. En général, le taux de mortalité varie entre 10 et 15 %. Et en plus du postopératoire immédiat, il y a les décès à plus long terme.
Votre prise de position peut-elle être assimilée à une charge - une de plus - contre l'industrie pharmaceutique ?
Non, mais je reste choqué par la publicité que le groupe Servier osait encore publier dans Le Quotidien du médecin et Le Quotidien du pharmacien le 2 juin dernier : "Face aux nombreuses inexactitudes parues dans la presse grand public, à ce jour, aucun lien de causalité direct n'a été démontré entre la prise du médicament et les valvulopathies." Ce groupe célébrait ainsi en paroxysme de mensonge la longue et rentable vie du Médiator, produit proposé au déremboursement 10 ans auparavant pour insuffisance de service médical rendu. Il lui aura rapporté un milliard d'euros et coûté beaucoup plus aux assurances-santé en coûts induits de remboursement et d'hospitalisation. Pour combien de vies brisées ? Je juge les méthodes de Servier totalement inacceptables.
Comment s'organise le suivi des patients actuellement en traitement ?
Il n'est pas organisé, car les médecins ne connaissent pas les incidences de cette molécule sur les valves cardiaques. Or c'est un problème de santé publique. Il ne faut pas se contenter de retirer un produit reconnu dangereux, pour lequel l'Agence européenne a affirmé un lien avéré entre sa prescription et la valvulopathie. Il est maintenant indispensable d'informer les médecins. Le site de l'Afssaps est insuffisant ; non seulement c'est un vrai jeu de piste pour y trouver une information, mais, en plus, on ne nous renseigne pas sur d'éventuels conflits d'intérêts des experts cités. Pour les prothèses mammaires, on a lancé des appels et mis en place un numéro vert. Et pourquoi on ne dit rien pour le Médiator ? Ce médicament a quand même été prescrit à 300.000 patients jusqu'en novembre 2009.
lepoint.fr Anne Jeanblanc 14/10/2010